Mémoires de paysan

L’assassinat de François-Ferdinand d’Autriche, héritier des trônes d’Autriche et de Hongrie, sert de prétexte au « grand de ce monde » pour déclarer une guerre qui fera des millions de victimes, celle que l’on appellera la « der des ders ». Pendant ces quatre années les hommes étaient au front dans la boue et le froid des tranchés, les femmes restées seules à la ferme et qui assumaient déjà les tâches familiales courantes, devaient faire face aux travaux agricoles pour « faire bouillir la marmite ».

En ce début de siècle les conditions matérielles s’étaient améliorées dans nos campagne, elles étaient pourtant précaires comparées à ce que nous connaissons aujourd’hui. On s’éclairait à la lampe à pétrole, qui faisait presque autant de fumée que de lumière, et au « falot » (1)  pour soigner les animaux. Le « poêle à quatre bouchons » servait pour faire cuire la « marande » (2), principalement la soupe et les gaudes, et aussi à chauffer les « eaux grasses » pour les cochons. Il servait également de chauffage pour « l’huteau » (3) et de « bouillote », petit chauffe eau qui contenait une dizaine de litres seulement. Les soirs d’hiver, après une dure journée de labeur, on aimait se chauffer les pieds dans le « forniau » (4) ! Il n’y avait pas de robinet sur la « pierre d’évier », il fallait « signouller » (5) dur au « pouit » (6) pour avoir de l’eau. Les nouveaux nés étaient drapés dans des langes qui enveloppaient les jambes, mais enveloppaient également les bras !  Ils dormaient dans un « bré » (7) et il fallait les « grotter » (8) pour les endormir.

L’eau a coulé sous le grand pont et dans le « vanot » (9) des « paqué » (10) de Tenarre, les poilus qui ont survécu au massacre sont rentrés. A l’école, devenu laïque en 1905, l’enseignement de la morale, de la politesse, de l’instruction civique et du patriotisme  tenaient une grande place. On accordait beaucoup d’importance à l’écriture avec chaque jour des pages d’écriture avec des belles boucles en majuscules, des pleins et des déliés, malheur aux élèves peu doués pour ces exercices ! L’histoire de France et des ses faits d’armes des guerres Franco-allemande et notamment de la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine, tenait une place importante dans l’enseignement, de même que la géographie, il fallait connaitre par cœur les départements français et leurs préfectures. Les gauchers devaient obligatoirement écrire de la main droite sous peine de se faire taper sur les doigts ou d’avoir la main gauche ficelée au dossier du banc. A charge pour les élèves de faire le ménage dans  la salle à tour de rôle ou par punition. Il fallait balayer, essuyer, rentrer du bois et du charbon, allumer le poêle, et beaucoup d’autre choses encore. Les maîtres d’école demandaient aux élèves de leur apporter des baquettes de coudriers qui leur servaient à indiquer les points précis sur les cartes murales, mais qui servaient également à un tout autre usage beaucoup moins agréable pour les indisciplinés. Les repas de midi étaient tirés de la musette, avec alternativement au menu, rondelle de saucisson, œufs cuits dur, portion de crème de gruyère ou gruyère, barre de chocolat ou pomme.

Le trajet était effectué à pied, en sabots, culotte courte en toute saison, on ne connaissait pas alors le short,  avec une pèlerine pour se protéger de la pluie et du froid. Malgré cela les agréments ne manquaient pas avec les « r’lichardes » (11) et les batailles de boules de neige en hiver, la chasse aux œufs et la cueillette des fraises des bois sur les « dous » (12), des « niépres » (13) et autres fruits sauvages. Le train de 7 heures de la compagnie P.L.M. (14) servait de repère, selon le lieu où l’on se trouvait au moment de son passage, pour savoir s’ils allaient être en avance à l’école, ou malheureusement pour leurs doigts s’ils étaient en retard ! En dépit de cette relative précarité l’enseignement dispensé était de qualité et permettait aux élèves les plus studieux d’obtenir le certificat d’études primaires dès l’âge de 11 ou 12 ans. Peu d’enfant avait le privilège de poursuivre des études, mais cela n’a pas empêché certains d’entre eux, munis de ce seul certificat, d’avoir fait face à d’importantes responsabilisés au cours de leurs existence. Mais il a aussi la misère en Bresse. Des fermiers ne pouvant payer valets et garçons de ferme  employaient  leurs enfants pour les travaux des champs, ceux là n’allaient  que très rarement à l’école. Pour survivre, d’autres familles nombreuses envoyaient  leurs enfants au « mâtre » (15), dès leur plus jeune âge, ceux là n’y sont jamais allé et sont resté illettrés toute leur vie.

Quelques années plus tôt la loi sur la séparation de l’église et de l’état avait été adoptée, mais le catholicisme restait très ancrés dans les esprits. On disait alors aux enfants qu’il n’y avaient qu’une seule religion, l’Eglise sainte, catholique, apostolique et romaine et que les autres religions n’existaient pas. L’étroitesse d’esprit ne date pas d’aujourd’hui ! A l’église, les fidèles qui avaient les moyens financiers louaient leurs bancs à l’année, les autres s’installaient là où il restait de la place. Les prêtres en soutane célébraient la messe en latin le dos tourné à l’assistance. L’enseignement du catholicisme était dispensé à la cure, avant la reprise de l’école en début d’après midi, par le curé qui desservait également Saint-Vincent-en-Bresse et Saint-André-en-Bresse. Il était  assisté dans sa tâche par une gouvernante et par quelques croyants dévoués. Le catéchisme était constitué de récitations quotidiennes des prières, par des questions réponses à apprendre par cœur, sans beaucoup d’explication sur le pourquoi et le comment  ! Lointaine  résurgence de l’inquisition, les punitions sanctionnaient ceux qui se trompaient en récitant.

Malgré la misère et les contraintes, il régnait dans les campagne une ambiance de convivialité, de solidarité et d’entre-aide remarquable. Convivialité dans ces soirées entre voisins où le feu d’étales ronflait dans la cheminée, la lampe à pétrole éclairait juste le milieu de « l’huteau » (3), les femmes tricotaient les chausses, les jeunes filles cousaient leur trousseau, les homme jouaient aux cartes, marqués par la guerre ils évoquaient leurs souvenirs de tranchée. On y racontait des histoires, quelquefois grivoises, et des cancans ! Entre-aide dans ces soirées de dépouille du « troquis » (16), copieusement approvisionnées en casses croûtes, on ne craignait pas le cholestérol à l’époque,  et arrosées comme il convient. Entre aide dans ces journée de batteuses où il fallait porter l’eau dans réservoir de la chaudière, 200 litres à l’heure, porter le « ballot » (24), et porter la paille en vrac sur la pailler. Les presses à paille sont apparues dans la années 1930, pour disparaître pendant  les années d’occupation à cause de la pénurie de ficelle. Le travail des hommes était rude pendant ces journées de batteuse, mais ils n’en perdaient pas pour autant leur bonne humeur et aucun d’entre eux ne pouvait manquer ces journées de rigolades. Des repas pantagruéliques réunissaient les travailleurs autour d’une immense table, et au cours de la journée  les femmes et jeunes filles passaient de l’un à l’autre pour distribuer de larges rasades de vins rouge. La solidarité n’était pas un vain mot, ceux qui avaient de l’avance venaient immédiatement aider ceux qui prenaient trop de retard, car chose essentielle, le travail des champs doit être fait dans les temps. De même, lorsque quelqu’un tombait malade ou était en incapacité pour tout autre raison, les voisins lui venaient spontanément en aide.

A cet époque que l’on appellera plus tard, l’entre deux guerres, on se déplaçait surtout à pied, mais pour les longues distances il fallait utiliser le cheval et la charrette, le char à bancs pour les plus fortunés. Puis, peu à peu, la bicyclette a fait son apparition, achetée chez Perrusson à Baudrières, chez Thenet à Simandre, chez Thibaut à Saint-Germain-du-Plain, chez Victor Clément à Tenarre. L’utilisation du vélo donnait lieu à des scènes comiques quand les adultes apprenaient à tenir en équilibre sur ces engins. On a vu également l’arrivée des premières voitures « automobiles », chez l’instituteur et quelques notables, chez Claude Gautheron à Saugy qui possédaient des modèles bien antérieurs aux taxis de la Marne et étaient la curiosité dans la commune. On voyait également quelques motocyclettes chez les fils uniques des familles aisées. Des avions, disons plutôt des aéroplanes, commençaient à survoler le pays, de même que les Zeppelin qui dans l’esprit de beaucoup de gens étaient allemands et espionnaient la France en vue d’une prochaine guerre, ce qui n’était pas faux !

Début des années 1930, la compagnie Godart et Ramus à construit une centrale thermique à Chalon-sur-Saône, la « Thermique », et installé les premières lignes électriques, les lampes à pétrole et « falots » (1) ont été progressivement relégués dans les greniers. Les gens n’étaient pas riches, mais prenaient la vie du bon coté des choses, sans tristesse, sans fatalisme et sans contestation. Les enfants commençaient à travailler dès le plus jeune âge. Ils nettoyaient les betteraves, tournaient  le coupe racine, dégermaient les patates, préparaient les chaudières, cassaient le fagot avant de partir à l’école ou après la classe. Pendant les vacances ils gardaient les vaches au « paqué » (10) , sur les « meurots » (17) et les « conteux » (18). L’été, ils allaient râteler derrière le char à bandage lors du chargement du foin, ils mettaient les « loins » (19), en suivant la faucheuse à la moisson , ils ramassaient les patates et faisaient beaucoup d’autres choses encore. En grandissant ils se sont mis manier le « bousselon » (20), pour sarcler le maïs, à « enchapier » (21) et à utiliser le « dâ » (22), et le plus important, à labourer. Il fallait aussi creuser les fossés, entretenir les talus, faire le bois et les fagots pour le chauffage en hiver, récupérer les « étales » (23) sur les chênes qui étaient alors arrachés et non pas coupés. Ils nourrissaient les animaux le plus simplement du monde avec du foin, des betteraves, du « ballot » (24), de la farine de céréales, du « panisset » (25). Il restait encore du temps pour faire le scieur de long pour faire des planches car la Sodimac à Simandre et Casto à Chalon-sur-Saône n’existaient pas encore !

Puis arrive le moment où les jeunes hommes couraient les conscrits, passaient le conseil de révision. Ils étaient alors « bons pour les filles », mais bons aussi pour subir deux années de services militaires. C’était l’époque du Front Populaire, de la semaine de 48 heures, des congés payés, acquis sociaux des classes laborieuses, mais aussi d’une crise économique, du chômage. Le quintal de blé, payé 183 francs en 1926, 134 francs en 1929, 117 francs en 1932, a été payé 75 francs en 1935. La situation internationale se dégradait, le nazisme allemand prôné par Hitler et le fascisme italien par Mussolini devenaient menaçant. En 1938, lors de la conférence de Munich, Chamberlain et Daladier ont baissé les bras, la seconde guerre mondiale étaient devenue bêtement inévitable. En mars 1939, les jeunes gens qui avaient déjà fait leurs deux années de service militaire retrouvaient leur régiment, leur même casernement, leurs mêmes camarades, leurs mêmes officiers et sous officiers, et le même équipement obsolète. Fatalement, en septembre 1939, la guerre recommençait, avec dans l’esprit des Français, ou plutôt dans l’esprit des incapables qui gouvernaient, l’idée que l’on ne peut que vaincre. « Nous sommes les plus forts, nous ferons sécher les chaussettes sur la Ligne Siegfried en moins de temps qu’il ne faut pour le dire ». Hélas, hélas, les Français descendant des Gaulois, étaient (déjà ?) trop prétentieux. En 1940 c’était la débâcle, une humiliante retraite en catastrophe, avec toutefois la chance pour certains de pouvoir franchir la Loire in-extrémis. D’autres ont été fait prisonniers et heureusement ont pu, pour la plupart, rentrer dans leur famille à la fin du conflit. Mais ils auront vécu en exil les jeunes années de leur existence.

L’armistice signée le 22 juin 1940 dans la clairière de Rethondes mettait fin à l’exode, les combattants qui avaient échappé à la mort ou à la captivité pouvaient rentrer, dans un plus ou moins bon état de santé. C’était le retour à la vie civile dans des conditions difficiles avec la pénurie et les restrictions de toutes les denrées nécessaires à la vie courante.

Dix ans plus tard on commençait à cerner les prémices de la colossale mutation qui va bouleverser le monde, et plus spécialement le monde agricole. Les premiers tracteurs agricoles Massey Fergusson importés des Etats Unis sont arrivés en France vers 1950, puis d’autres marques furent diffusées, tel que Vandeuvre, Renault, Mac Cormik pour ne citer que les principales. Ces tracteurs étaient équipés de faucheuses portées sur le coté droit et de charrues le plus souvent à simple socle permettant de labourer à plat, en dépit du scepticisme des partisans du vieux mode de culture en billons. La mécanisation a commencé avec des tracteurs de 20 chevaux, 25 chevaux, 35, 45 pour arriver à 80 chevaux à la fin des années 1970, avec au fur à mesure tout l’équipement nécessaire au travail du sol, de récolte, de traitement chimique et de transport. La mutation  agricole en Bresse a été tardive et fastidieuse car les exploitations étaient trop petites ce qui rendaient la rentabilité des investissement en matériel trop aléatoire. La motorisation n’a réellement commencée qu’au début des années 1960. Avant cette époque on ne pouvait voir que quelques tracteurs de fabrication artisanale, dont celui de celui de Paul Bessonat de Varennes-Saint-Sauveur que l’on peut admirer à l’écomusée de Pierre-de-Bresse, et les « Indispensables » réalisés avec des moteurs de voiture et des châssis fait main par Marius Volatier à Rancy. Les tracteurs deviennent de plus en plus puissant, le matériel agricole de plus en plus imposant et perfectionné, les exploitations augmentent en surface mais diminuent en nombre … L’eau est « arrivée sur l’évier », les machines à laver ont fait leur apparition, les « frigo », et la TV !

La suite, vous la connaissez …

Reprise des notes de lecture de mon père, Marcel Tissot (1923-2018), paysan et fier de l’être au hameau de Tenarre à Baudrières en  Saône et Loire, pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’entendre leurs parents et grands parents. Bernard Tissot