La marche du diable d’Saugy

L’aut’dimanche, j’ains été à s’te marche gormande, organisée pou un comité interchépaquoi, y’est c’ment san qui s’appale.
En s’est r’trouvés à midi et demi, à Baudrére.
J’ains fait un bout d’queue, apeu aux nous en beilli un morciau d’cartan, aveu des morciaux d’papier collés d’ssus : y z-y feuillot pou avoir droit à l’apéritif apeu é piats d’la marande.
J’ains pris l’apéro so aine bâche : du vin bian aveu d’la denrée d’dans, chépâ cqu’étot, mâ y’éto bien ban aveu la brioche qu’étot tellement boune atou.
Apeu j’ains crampé s’te marche qui feuillot fare à pii. Y fiot ban, mâ y’avo un d’ces vents qui soußot dans les oureilles ; enfin y’est c’ment san, y feuillot y fâre apeu y’est tout.
J’ains descendu à Dounant. L’vent qui soußot su l’ôrge, y t’la fiot dansi, y’éto brâve. Y’avo des vèches qu’étaint loin au fan du pré, ou p’tétre qu’éto des teuries jiens pâ bien vu. Y’éto toutes des bienches, ptét’ben qu’ils étaint pou la châ. Figure-tu que quand ils nous en vus, toute s’te couée d’gens alors que d’habitude ils viant personne, ils en l’vé la téte, c’ment ils fian touhouje, apeu v’la-t-y pâ qu’ils se san mises à core vé nous. Y’avo maime des fanes qu’avaint po. Ils se san arâtées à la cloture, en bord de ßiée, apeu ils nous en bien r’gardés. Y’en a aine (aine teurie, pas aine fane) qu’a pris po, il s’est r’viri apeu il est partie en corant c’ment aine effeurdalée, en l’vant la queue apeu en pattant.
J’ains mangi l’entrée, apeu tout’suite aprés un piat d’poulot ou quequchouse c’ment san chez Bouraly. Y’éto tout bien ban. Mâ dans l’poulot, qu’éto préparé aveu d’la sauce de lapin, y’avo des oux d’lapin atou. Quand j’sains sortis, y’avo maime des toilettes (y’est c’ment san qu’au y’appalant mét’nant) pour cééle qu’en avaint fôte. Les hommes avaint pas fôte de sainqui, au s’arrangeint darré les boußans, mâ y’a des fanes qui y’en été, cééle qui queurgnant les chatillots aine fois acabéßi. Ils en dit qu’ils pouvaint pas se s’ter, apeu qui feuillot bien viser pou pas s’mouilli les piis.
Aprés, y’a feuillu travarsé les bouhous, y’avo des endroits putôt pas bien sains, y’en a un qui s’est gaugi. Ah ben au-l-a chpé un ban coup ! Y’an a un autre qui s’est empigi dans d’la grande hârbe, apeu au s’est eßpé, mâ au-l-a pa che, au s’est rattrapé au darré moment. Y parait qu’au-l-avaint pâ bien réguhilli les gouyâts quand au-l-an, éßarpé les ch’mins. Y’a un endroit quoi y feuillot pas suive le ruge, y’éto des baliveaux !
Qu’est-ce que j’ains arpenté dans ces bouhoux !
Apré j’ains vu aine balle mâyan au bord d’un étang, j’ains chpé mâ y’avo personne.
Apré j’ains r’bu un canan aveu aine poire apeu tout d’suite le fremage au djâbe de Saugy.
Au-l-avaint r’tracé l’histoire du djâbe, les marmites qui sautaint du poâle, les gendârmes qu’avaint r’vuilli l’foin au fouané aveu des forches etc.
Au fiaint les routies à la main. Au réparmaint pas l’fremage, mâ sans l’peutefiner nan pu. Y’éto du fremage fô. J’en ai mangi aine, toute prôte, quete su la braise, bien ban mâ y’aro pas feuillu en fare trop d’avance passqu’y faut qu’la routie sette chaude, y’est grou meilleu .La meine y’éto pieu, ben tant pire !
Ah faut que j’vous djai : s’t’anhnée y’a pas encore fait d’sotti pou dire, mâ la târe éto bien souache. Eh ben quand maime, tout’suite en partant, feuillot fare attentian quoi en metto les piis, passque y’avo des endroits qu’étaint bien doux, mâ du pii gauche y pourto bounheur.
En s’renrtornant à Baudrére, en en a croisé piain qu’étaint partis pu tard.
Y’en a qu’j’avo pas vus dépeu pu de 20 ans ! En s’est ben à peu près tout r’cougnus, sauf deux que moi j’avo r’cougnus, mais pâ yeu. J’lu z’iai dit :
« Vous n’me r’cougnaichi dan pâ ! J’sai Jean ».
J’ains pris l’dessert à Baudrére, aveu l’café pou cééle qu’en vouyaint.
Ben man vieux, y’éto droulement bien fait, s’te marche ! En s’rend pas cante de toute s’touvrage qu’a feuillu fare, tous ces gens qu’en réqueuré les vouyaux, abattu les toiles d’arignère, rméßi partout, apourté apeu préparé les tabieu, mis des salles auteu pou teurtout, beilli à mangi apeu aboiré tout s’mande. J’en ains point vu qui s’tornaint les pouhouges apeu y feuillot pas avoir les deux piis dans l’maime sabot. Bravo!
Moi j’s’ai prô à r’quemeißi l’anhnée qui vint.
Jean Settin de Granbeurdin
De l’Académie de patois des Cortiboußoux

Note de l’auteur :
BAUDRÉRE – LA MARCHE GORMANDE
Le patois bressan, du moins celui qui est parlé à Baudrières, est constitué de vieux français (ex beilli qui vient de bayer, teurie qui vient de taure…), d’expressions propres dont j’ignore l’origine ( routie, vouyau…) et de français actuel, avec ou sans modification, le tout enveloppé dans une grammaire et une syntaxe qui prennent quelques libertés avec les normes de l’Académie Française. Peut-être est-ce l’une de ces langues d’oïl qui avaient cours dans le passé.
J’ai tenu à respecter scrupuleusement la prononciation locale, ce qui m’a conduit à modifier l’orthographe de mots très ordinaires, qui auraient pu figurer avec l’orthographe habituelle, les linguistes voudront bien me pardonner. De plus, j’ai également été amené à ajouter une 27ème lettre à l’alphabet pour traduire un son qui n’existe pas en français. Je vous explique : entrouvrez légèrement votre bouche, mettez votre langue en U, les bords extérieurs plaqués au palais et vous soufflez légèrement par la bouche en terminant par le son « e ». Voilà, vous y êtes. Mais oui, c’est le son que l’on retrouve dans le « ich » allemand ! Toute lettre ou combinaison de lettres existante ne faisant pas l’affaire, j’ai choisi dans l’alphabet grec « ß » pour traduire cette sonorité, ce qui devrait vous faciliter la lecture de mots tels que boußan, ßiée etc…
Et merci de votre indulgence pour toutes les fautes de patois que j’ai pu commettre dans ce récit.

Jean Settin de Granbeurdin
de l’Académie de patois des Cortiboußoux

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