Le récit de Céleste Trouslard

Le récit de Céleste Trouslard, maire de Regnéville sur Meuse, réfugié à Baudrières

Quand éclate la première guerre mondiale, Céleste Nicolas Trouslard est, depuis 1896, maire de Regnéville, village d’une cinquantaine d’âmes, situé au sud de l’arrondissement de Montmédy dans le département de la Meuse. Il est né le 7 février 1853 à Crépion. Il s’est marié le 12 mai 1879 à Chattancourt avec Eulalie Boulhaut qui lui a donné neuf enfants.
L’Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août 1914, mais la mobilisation générale, en France, est décrétée le 01 août 1914. Dans les campagnes en pleine période de moisson, c’est la stupeur. L’armée allemande envahit le Luxembourg, puis la Belgique, pourtant neutres.
Devant la menace de l’envahisseur, une bonne partie des habitants quitte le village les premiers jours d’août 1914. Céleste et ses filles restent au village jusqu’en 1916.
Céleste Trouslard, comme tant d’autres personnes, va être lourdement touché par cette guerre. Son gendre, Raymond Emile Dupont est mort pour la France le 3 novembre 1914 à Pypegaale en Belgique. Soldat de 2ème classe au 162ème Régiment d’Infanterie en garnison à Thierville-sur-Meuse, Jardin Fontaine, il participe à la première bataille d’Ypres. Son nom figure sur le monument aux morts de Béthincourt. Il a épousé le 25 juillet 1908 à Regnéville Marie Céline Trouslard, qui y est née le 24 mars 1886. Il laisse deux enfants en bas âge, Marie Thérèse âgée de quatre ans et André qui a tout juste un an.
Céleste est l’un des derniers habitants à partir puisqu’il ne quitte la commune qu’en février 1916 avec ses filles, quand se prépare l’offensive allemande sur la rive droite de la Meuse.
Il se réfugie à Baudrières, dans le département de la Saône-et-Loire.
C’est à la mairie de Baudrières que sa plus jeune fille, Marie Gabrielle Trouslard, se marie le 3 octobre 1917 avec un jeune homme de la Meuse, Ernest Georges Mabille. Née le 17 mars 1894 à Regnéville, Marie Gabrielle a 23 ans. Ernest Georges qui est né à Cumières le 21 juin 1888 a 6 ans de plus. L’acte de mariage indique qu’il est entrepreneur de charpentes. L’union civile se déroule devant Jacques Eugène Clerc, maire de ladite commune de 1911 à 1924. Auguste Emile Ottenin, propriétaire, maire de Cumières âgé de 67 ans, Emile Arthur Sanzey employé de chemin de fer à Champneuville âgé de 32 ans, beau-frère d’Ernest Georges sont les témoins du marié. Pierre Terrier et Claude Ravat tous deux propriétaires à Baudrières sont les témoins de la mariée. L’acte indique que Marie Gabrielle est domiciliée à Baudrières.
Céleste décède le 23 janvier 1919 à Baudrières, victime de la grippe espagnole, à l’âge de 66 ans. L’acte de décès est rédigé sur le registre d’état civil de la mairie de cette commune. Il mentionne qu’il est cultivateur, mais n’indique ni son domicile, ni sa situation de réfugié. Le décès est déclaré par Charles Houbeau cultivateur âgé de 72 ans et par Philippe Perrusson forgeron âgé de 52 ans, tous d’eux voisins du défunt.
Une fois la guerre terminée, son fils, Charles Albert, revient sur les terres meurtries de son enfance. Il épouse le lundi 29 novembre 1920 une jeune fille de Samogneux, Fernande, qui a dix ans de moins que lui. Tous deux cultivent les terrains de la famille Trouslard. Élu au conseil municipal le 3 mai 1925, Charles Albert, que l’on prénomme Albert, devient, le 17 mai 1925, maire de la commune en reconstruction.
Le 3 juillet 1926, il demande l’exhumation du corps de son père, Céleste Nicolas Trouslard. Par arrêté municipal en date du 7 juillet 1926, signé par François Contaminard, maire de Baudrières, qui a succédé à Jacques Eugène Clerc en 1924, il y est autorisé. Le corps sera réinhumé dans le cimetière de Regnéville-sur-Meuse, dont la plupart des tombes érigées avant 1914 ont disparu. Un monument funéraire sera installé à l’emplacement avec comme unique mention « Famille Trouslard-Boulhaut ».
Le vendredi 18 juillet 2008, Josette et moi, nous nous sommes rendus sur les lieux d’évacuation du grand-père. Nous nous sommes adressés à la mairie de Baudrières où, très aimablement accueillis par les secrétaires, avons obtenu des renseignements sur la famille Perrusson mentionnée dans l’acte de décès de Céleste. Nous avons pu rencontrer Madame Yvonne Perrusson, petite-fille par alliance à Philippe Perrusson, qui habite la maison où œuvrait le forgeron.
Elle nous a expliqué que Pierre Perrusson, le fils de Philippe Perrusson, est mort pour la France en 1914 à l’âge de 26 ans. Maréchal des logis au 37ème Régiment d’Artillerie, Pierre est décédé le 7 décembre 1914 des suites de maladie à Nancy en Meurthe-et-Moselle. Il ne connaîtra pas son fils Paul qui naîtra peu de temps après et qui épousera Yvonne, notre interlocutrice. Accompagnée de sa fille et de son gendre qui ont transformé la forge en résidence secondaire, notre hôtesse nous présente quelques photographies montrant la famille avant 1914, puis elle nous fait visiter le domaine. Un vaste verger arboré occupe l’arrière de la maison. Des bâtiments sur le devant ont servi de logis aux ouvriers forgerons.
Elle nous recommande d’aller voir Monsieur Fernand Bert, un passionné de l’histoire du village, susceptible d’apporter d’autres renseignements. Cet agriculteur retraité demeure chemin des Grands Curtils au hameau des « Chivannys » à Baudrières. Il nous accueille très facilement et nous lui expliquons les raisons de notre visite. Quand nous lui apprenons que Céleste Nicolas Trouslard est décédé de la grippe espagnole, il nous réplique « comme ma mère qui en est morte, en décembre 1918 ». Il nous dit avoir entendu parler que des réfugiés de la Meuse ont séjourné à Baudrières, peut-être à l’emplacement de l’actuelle cantine scolaire.
Nous pensons donc que, lors de son séjour de 1916 à 1918, la famille Trouslard était hébergée au bourg et que Céleste travaillait au hameau de Tenarre. Avant qu’on ne le quitte, Fernand nous fait découvrir les nombreux tableaux qu’il a peints et qui occupent toute une pièce du sous-sol de sa maison.
Nous sommes satisfaits des renseignements que nous avons pu obtenir. Nous retournons au bourg prendre quelques photos des bâtiments actuels de la cantine. Comme beaucoup, Baudrières a payé un lourd tribut à la Première Guerre mondiale : 51 noms sont inscrits sur son monument aux morts.
Cependant, ce village n’a été ni évacué, ni occupé, ni détruit. Ce n’est pas le cas de Regnéville, vidé de sa population, aux mains de l’ennemi du 6 mars 1916 au 21 août 1917 et complètement anéanti. En outre, il perd son maire en janvier 1919, Céleste Trouslard, décédé loin de sa terre natale.
André Trouslard,
Maire de Regnéville-sur-Meuse (1989 – 20 . . ),
petit-fils de Céleste Trouslard,
Juillet 2008.